Chapitre premier

Le soleil de Beyrouth se levait tranquillement en ce 3e jour du mois de mai d’une année indéterminée.  Les immeubles s’allumaient peu à peu aux quatre coins de la ville.  Dans celui du palais de Baabda, la voix de Fairouz et l’une de ses nombreuses chansons nationalistes enveloppait la grande chambre du Président de la République.  Ce dernier, qui se nommait Michel al-Halabi, était un général de la marine de grande taille.  Il avait un teint légèrement basané et une barbe fine traînait sur les quelques premières rides qui parsemaient son visage.  Quant à lui, son poids était un secret, comme s’il voulait se cacher cette chose de la vie qui semble si anodine.  Le général de la marine, né le 30 novembre 1947 à Beyrouth, était marié à son amour de jeunesse et il était père de trois enfants, tous à l’extérieur du pays.  Le premier de ses enfants était un étudiant de la Sorbonne, à Paris.  Les deux autres enfants du couple présidentiel étaient respectivement auteur de romans à saveur politique et diplomate affilié à l’ambassade libanaise à Washington.  Le Président de la République se leva donc d’une autre nuit et il éteignit la radio qui lui chuchotait la liste de chansons qu’il voulait d’une chanteuse qu’il admirait.  Il se dirigea ensuite vers la cuisine du palais présidentiel, où l’attendait sa traditionnelle tasse de café fort.  C’était là son unique déjeuner.  Il se dirigea, d’un pas presque militaire, vers la poche droite de son  long manteau qui lui donnait l’allure d’un détective privé.  Il y prit son paquet de cigarettes Cedars et il sortit sa première cigarette de la journée.  Il s’assit ensuite, face à son café noir sans sucre, sa cigarette à la main.    Pendant qu’il fumait sa cigarette et qu’il prenait son café, sa femme entra dans la pièce.  Amelia Boutros était, comme son fils Ziad al-Halabi, une auteure.  Par contre, la comparaison s’arrêtait là, car cette grande dame à la chevelure blanche écrivait plutôt des romans d’amour, depuis plusieurs années.  Elle était la fille d’un homme de lettres de la capitale et d’une poétesse expatriée, rentrée de Paris.  Amelia Boutros était née le 5 août 1947, à Jounieh, en banlieue nord de Beyrouth.  Elle enveloppait aussi son poids dans un voile de secret, pour séduire son mari après toutes ces années passées ensemble.  Elle entra donc dans la cuisine du palais de Baabda.  Elle saisit doucement la cigarette que portait la vieille main de son mari.  Elle en prit une bouffée et se dirigea vers la fenêtre.  « Vois-tu, chéri, toutes ces rues où notre enfance se laissait bercer par les vents de la mer?  Vois-tu nos années passées devant nos yeux qui vieillissent…? », débita la première dame de la nation libanaise.  À peine eut-elle le temps de terminer sa phrase que le téléphone sonna, brisant l’intimité dans laquelle le couple s’était plongé, sans doute malgré lui.  « Est-ce l’un de mes fils qui m’annonce une nouvelle qui susciterait une importance capitale?  Est-ce un autre journaliste qui m’interroge pour un article de fond? », se demanda le Président, en se dirigeant vers le combiné qui sonnait et sonnait encore.  Entre-temps, la première dame regardait s’éteindre la cigarette présidentielle.  Michel al-Halabi posa sa main droite sur le combiné et décrocha.  À l’autre bout du fil, celle de son ministre des affaires étrangères.  « Monsieur, il faudrait venir au Parlement.  Un attentat vient de s’y produire.  Moi-même, je m’y trouve.  D’ailleurs, la meute de journalistes se trouve autour de la carcasse d’une voiture en feu… », débita la voix du ministre, qui allait faire son entrée dans l’enceinte du Parlement pour une autre journée de travail.  Le Président répliqua que le ministre allait agir à titre de porte-parole présidentiel. « Monsieur, je ne suis pas un conseiller en images mais je pense sincèrement que ce geste n’a aucun sens.  Pensez aux gens, à la population qui vous regarde avec une grande attention. », dit le ministre des affaires étrangères, un ami d’enfance du Président ainsi que de son épouse.

Le chef de l’état fixa le visage de son épouse, en lui demandant quel était son choix par rapport à cette situation.  « Je ne voudrais pas être fataliste ce matin, chéri, mais je pense qu’il ne faudrait pas que tu te rendes là aujourd’hui.  Et s’il y avait des secousses secondaires?  Que ferais-tu s’il te manque un membre ou deux?   Que ferais-tu? », lui demanda son épouse.  Le président resta silencieux quelques secondes avant de déclarer à son épouse qu’il valait mieux qu’il se trouve là où le peuple le demande.  Il se dirigea ensuite vers sa chambre pour s’habiller.  Il sortit un costume noir avec une chemise blanche et une cravate rouge.  Il s’habilla rapidement et retourna dans la cuisine, ou sa femme se trouvait toujours.   Il l’embrassa fort et il saisit le manteau qui se trouvait sur la chaise présidentielle.  Michel al-Halabi se dirigea vers sa voiture.  Malgré le fait qu’il était le chef de la nation libanaise, il ne voulait pas se faire conduire car il éprouvait un plaisir fou à conduire sa propre voiture.  Il sortit donc du palais et un convoi l’attendait à l’extérieur de l’immeuble du palais.   De son côté, son épouse se leva de sa chaise et elle fixa le départ du petit convoi vers le lieu de l’explosion.  « Pourquoi ai-je l’impression que quelque chose de grave va se produire? », pensa la première dame de la nation libanaise, alors qu’elle ferma les rideaux.

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